Après avoir vu le dernier Cronenberg, nous constatons des champs d’oppositions.
D’une part la blessure, l’incision, la pénétration, l’ouverture des corps à leur contenu, leurs organes, leur exposition pour en révéler la beauté intérieure. D'autre part, au contraire, leur protection, leur enveloppement, leur voilement - telle la cape du personnage central. De même, entre ce qui reste opaque dans l’intrigue et ce qui en est révélé.
Il y a aussi une dichotomie entre les visages et les corps. L’effraction des corps fait l’objet d’un érotisme et celui-ci s’exprime sur les visages qui sont en fin de compte l’expression des sujets, comme Aristote peut le dire de la parole : comme expression des mouvements de l’âme. Donc au fond, une tension entre un hermétisme, une étanchéité, et une porosité. Entre des limites, celles des êtres, des identités, des catégories, des mots et leur franchissement. Cette porosité intérieur-extérieur et cette opposition entre collectifs et individualités parcourt l’œuvre de Cronenberg, fait son originalité son apport. Elle se matérialise dés le départ du film entre l’ouverture lumineuse à l’univers, au premier plan, qui est somme toute, marine océanique, et le confinement dans des espaces clos et sombres du reste du film. Fermeture jusqu’à la mort, avec une tentative de la dépasser. L’ensemble de ses motifs pourraient se ranger dans l’opposition entre le sujet et ses objets partiels organiques. Mais c’est une œuvre d’art cinématographique on ne peut en rabattre la spécificité. Il y a une grande poésie à se laisser porter par elle, à franchir les frontières des identités et des catégories. Les motifs qui s’opposent, dessinent une figure de clivage, dont l’ouverture des corps autant que les cicatrices sont des métaphores. Le meurtre dans le film est spécifiquement féminin et/ou maternel. La matrice et la reproduction, l’appareil reproducteur sont des thèmes de l’œuvre de Cronenberg comme on l’a vu précédemment. Cronenberg
et l’inversion des genres)
Pour finir, notons dans l’échange masculin féminin que le personnage central est un mâle hétérosexuel avec des composantes féminines fortes, voire maternelles. C’est à son accouchement auquel on assiste, produit de la rencontre ou de l’accompagnement de sa sage-femme. La rivalité des femmes s’établit autour de ce thème. Entre les amantes, la bonne et les mauvaises mères. Le personnage central est entre deux, c'est le passeur des catégories, entre vie et mort, le gardien de ce passage. Tandis que son équipière est la garante de la vie, et qu'un motif moral semble se dessiner, le final nous dit le contraire : un nouvel univers porté par le masculin se libère, au delà de l’innocence entamée. Loin du paradis et au-delà de l'enfer. L'accouchement avec son appareillage sont des motifs psychopompes, il s'agit de passer d'un univers à l'autre. Le sarcophage est un véhicule, tout comme la cape est l'aile de l’Hermès.
Nous avions déjà le même motif avec l'appareillage de téléportation dans le film La mouche, les motifs d'accouchement sont aussi ceux de l’œuvre comme on l'a vu. Et sa jouissance, sa fantasmagorie et ses "signifiants" comme il est dit dans le film. Dans le cauchemar du personnage féminin jouée par Geena Davis. Dans ce film de 1986, le réalisateur joue lui-même l'obstétricien masqué qui l'accouche d'un asticot géant). dans l'opération secrète du passage il est besoin de masque, de dissimulation, de secret. C'est ce qui nous touche chez Cronenberg avec la mise à nue crue. Tel est le sens du gore selon David Cronenberg. Seul l'art baroque est en capacité d'une telle mise à nue. Que le père doive être dissimulé.
Après Les crimes du futur dans la lignée du reste de son œuvre, ce que propose Cronenberg c'est un autre passage dans la douleur et la jouissance, entre les genres, à partir de la norme hétéro masculine. La création d'une nouvelle "érotologie" est un enjeu de culture, de civilisation. Une subversion des genres à partir de leurs stéréotypes. Ce qui ne peut se faire sans angoisse, sans ouverture et sans énigme. Les crimes du futur n'ont pas qu'un motif moral; en arrière-plan ils disent au final du film le défi de ce passage. Le mystère d'Hermès est celui de l’inconscient et du désir qui dans le film s'échappe. C'est une thématique récurrente de Cronenberg de porter la liberté dans le lieu du plus grand des déterminismes. Pour lui contrairement à Freud, l'anatomie n'est pas le destin. D'où le parfum d'ouverture de la fin du film et le sourire du personnage principal : de plaisir, de jouissance, de curiosité, d'appel.

