Marguerite :
Autofiction ou Autocritique ?
Ou les deux?
On ne sait
Almodovar nous montre comme il patauge dans son répertoire (ce qu'il a déjà exploré lors des films précédents (musique, registre des émotions, décors luxueux comme autant de 'clichés' ou de clés d'entrée dans une histoire). Ce faisant Il nous parle de son manque d'inspiration? Ou de tout démarrage d'un film?
Comme il cherche des sujets autour de lui dans les relations de ces proches pour amorcer le fil d'une narration, s'ancrer sur un sujet, un type de relation...
Il cherche le superbe film tout comme il en a fait avant celui-ci, tenter le dernier en cette fin de carrière pour continuer à se sentir vivre et vivant. Son drame perso : le cinéma comme relation aux autres et au monde. Sans film ce n'est pas vivable. DOULEURS
Il nous déploie ses effets de collages multiples dans lesquels on se laisse emmener, ou pas. L'émotion réelle n'y est pas malgré le recours systématique aux thèmes dramatiques : deuil de la mère, deuil de l'enfant, dispute brutale entre amis, mise à distance dans un couple... perte, séparation, douleur et recherche du soin, et ou du sauvetage (le pompier), que ce soit dans un entre soi très people du cinéma, ou pas.Il reste à distance dans une sorte de stéréotype.
Jusqu'à ce qu'il découvre l'angle de sa position personnelle dans l'imbroglio de ses relations proches utilisées pour constituer la trame narrative du film à venir. C'est là qu'il finit par avoir l'illumination, ou le sentiment que là où il est personnellement touché, là réside le sujet dont il saura faire un film d'une portée universelle. Un film qui emporte les spectateurs comme nous a emporté son film "Tout sur ma mère". Avec tout son univers de couleurs de sons de décors de personnages et de mise en scène pour réinventer le monde.
Almodovar nous confie dans ce film à quel point il se met dans des situations dramatiques de par l'utilisation de ses relations personnelles pour créer ses films : c'est son Drama. Ce n'est pas la première fois qu'il en parle. Et c'est l'aventure de la création cinématographique.
J'aime l'affiche collage un peu cubiste qui associe la découpe d'un profil pour y loger une demi-face: regardez comme le nez a du volume!!! Image du collage au cœur de chaque film et au cœur du processus de l'autofiction. A moitié, à moitié.
Histoire de faire le clair sur ce qu'il raconte dans ces films !
DOULEURS et GLOIRE ne raconte pas sa vie, bien que....
Lou :
Amertume ou âpreté ?
ou les deux ?
On ne sait
Le titre original du film, en espagnol, Amarga Navidad, en cerne la tonalité et le propos. Littéralement on pourrait traduire par Noël amer puisque la Navidad, c'est la Nativité, l'autre nom de Noël. La langue espagnole apporte cependant aux connotations négatives de l’amertume deux autres nuances à "amarga", celle de l'âpreté et du mordant.
La Nativité... en effet le film est hanté par l'accouchement dans des relations entre maitres et serviteurs, auteurs et créatures, fils/filles et mères ; par l’accouchement du film, amer ou âpre, suivant où l'on se situe... La Nativité est une "opération" de création, de désir et de nécessité ; mais c’est aussi Noël, la fête et ses conventions auxquelles les personnages essaient d'échapper. Le film repose sur l'ambivalence des relations et des sentiments dans l'acte de création, entre d'un côté, l’amitié et le désir, de l'autre, le désamour, voire la manipulation. L'accouchement, l’œuvre, l'ouvrage, est un travail pris entre ces différentes tensions, solitaires et collectives. C'est dans ce paradoxe que le film nous propose d'entrer, au delà de la bienséance, et du convenu.
Les deux personnages principaux : un réalisateur, Raúl et Elsa le personnage de son scénario, sa création, s’encombrent à peine de scrupules quant à ceux qui les entourent, les aiment et les soutiennent. Âpreté de la relation aidant et aidé, maitre et serviteur. Qui tourne à l'amertume pour les aidants qui sont séduits par ces narcisses, par les artistes qui comme les chats peuvent séduire, par leurs aspects pseudo sauvages et indépendants. Les deux créateurs dans leur acte d'écriture sont de tels félins, qui suscitent l'admiration de ceux qui les entourent de leur attention, de leurs soins. Reproche-t-on à un félin d'être cruel, c'est dans sa nature, eut-il le poil soyeux, fût-il caressant !
En quoi réside le dilemme : Elsa la créature de Raúl, son alter ego dans son scénario, suite à des migraines et des crises d'angoisse se détourne de Bonifacio, son amoureux, son pompier aidant, pourtant exceptionnellement attentif à elle, à ses états physiques expression de ses états d'âme. Elle le fait pour s’occuper d'une jeune actrice, la faire sortir de sa dépression, l'accoucher d'elle-même, inversant le rapport. Cet élément de l'histoire fait l'objet d'une critique par les deux lecteurs du scénario de Raúl, les plus proches de lui.
C'est d’abord l’affrontement entre Raúl et Monica, celle qui l'a aidé à accoucher de son œuvre depuis 10 ans. Ils se sont séparés de façon aimable car elle décide de soigner quelqu'un de son entourage qui en besoin, mais au final Monica reproche à Raúl d'utiliser justement ces éléments de sa vie à elle pour relancer son scénario en panne. Bref de ne pas savoir faire la différence entre le réel et la fiction alors qu’une mort réelle était en jeu. C'est une femme forte, qui ne s'en laisse pas conter justement, ne cède pas. Sa résistance est belle mais désarmée devant l'inflexibilité de celui qu'elle croyait connaître comme si elle l'avait fait. Elle le lui dit qu'elle ne le reconnait plus mais ne peut rien faire, désemparée, impuissante, les larmes lui en viennent. Sa vulnérabilité est belle. En perdant la partie en tant que femme collaboratrice et amie, symboliquement elle la regagne à ne pas être entendue. Ce qui fait la force de la séquence.
L'autre critique du scénario de Raúl, est celle de Santi, son compagnon. Qui ne supporte pas le destin assigné au personnage de Boniface, Bô, le pompier très attentionné ; à n'être finalement que le stéréotype masculin auquel il veut échapper en tant que strip-teaseur. C'est que Santi pourrait être dans la même position que Bô. Le film est assez rusé pour laisser au spectateur d'en décider. L'histoire qui emprunte au réel n'est pas la réalité. La fiction a besoin de la vie et la vie de la fiction, mais le jeu de la vie et celui de la fiction ne coïncident pas. C'est ce qui fait la puissance du désir autant que celle de l'art. Leur énigme, personne d'autre qu'un créateur, Raúl, ou qu'une créatrice, Elsa, ne saurait la porter.
Les maitres sont âpres dans le film, tandis que les serviteurs sont amers ou dans le risque de l'être. A moins que ce ne soit la situation, la dynamique de la relation, dés lors qu'elle se situe dans la création, qui soit âpre. Le film ne tranche pas. Dans le désir, son ouverture aussi bien que son angoisse, ne sommes-nous pas des deux côtés d'une énigme à laquelle contribuent l’instrumentalisation, l'amour et l'amitié ? Seule notre ténacité permet d'en soutenir l’âpreté ? c'est la tension du film ... du moins son intention.



