Après la séance (Les yeux sans visage)

Georges Franju dirigeant Edith Scob
A :  Malgré son aspect insolite et déconcertant, Edith Scob joue le personnage humain du film. Ce rôle l'a révélée au cinéma et a marqué sa carrière. En tout cas une comédienne hors pair qui a eu une carrière longue aussi bien au théâtre qu'au cinéma - encore récompensée en 2009 par un césar. Elle a joué dans 5 films Franju et a gardé une amitié profonde. Le réalisateur à la fin de sa vie, a même vécu chez elle, sa carrière de cinéma terminé. Les personnages de Franju ont longtemps influencé sa carrière.

M : Nous aurons sans doute l'occasion de parler du personnage que tenait Edith Scob. Je suppose que ce sera pour moi une découverte : j'étais bien trop jeune pour le comprendre et y réfléchir, à l'époque. J'évoquais simplement des sensations, des émotions de petite fille. Les émotions que j'ai ressenties et les images que j'ai vues petite, par le biais des nombreux films visionnés avec plus ou moins d'attention, sont à jamais gravées en moi. Certaines plus que d'autres "imprimées" ; mais elles m'ont évidemment influencée.

Intertextualité : voir aussi nos commentaires sur le masque dans le film Holy motors ICI. Léos Carax a refait jouer Edith Scob dans un hommage clair aux yeux sans visage, notamment au final de son film.

Commentaires Après la séance :

Alain
J'ai beaucoup aimé cette séance chaleureuse.
en laissant un commentaire sur King Kong j'ai pensé aux yeux sans visage de cette façon :
Faire le détour par le non humain, constitue véritablement notre humanité. C'est pour cela que j'aime l'animal (certaines espèces en particulier que l'on entend chanter ou danser ? ).
D'une autre façon c'est aussi une thématique du film "Les yeux sans visages". Christiane devient non-humaine (autre) en perdant son visage et accède à une véritable humanité. Ce" non-humain" la met même sur le même plan que les chiens et les jeunes femmes, qui sont les cobayes de son père. Sur le même plan que l'enfant qui ne sait pas compter - mais qui sait, du fond de son innocence, résister au contrôle de la science. Le même plan que les colombes qu'elle délivre à la fin.

 Michèle
J'étais grognon à cause de la fatigue. Puis je me suis laissée happer. Je vous remercie infiniment pour votre chaleur, votre sens de l'écoute.On peut être grognon, triste, blagueur, guilleret ou silencieux, on s'exprime tel qu'on est ; avec ou sans masque. C'est ça la Sagesse de l'image, le partage. Je suis heureuse d'en être ; même si je ne suis pas d'une exemplaire sagesse Oui, je sais : c'est facile comme blague !
Je pense aux animaux que je respecte, aime et défends. Franju a délivré ce message avec tout l'amour qu'il leur porte ; les bêtes sont ailleurs. Elles ont des enveloppes différentes, les masques ; une fois encore.... Son amour envers les animaux ( et son message anti-expérimentation ) cela ne l'empêche pas, Franju, d'être un profond humaniste. Ce qui est justement compatible. Contrairement à ce que pensent les esprits chagrins : aimer et respecter les animaux, c'est aussi aimer et respecter l'homme; l'humanité tout entière. 
A bientôt ;    La bête à deux têtes, pie-belette !!!
           
Martine 
Film profond, qui touche l'Essentiel.
Il me touche, d'autant plus, qu'en ce moment je viens de rencontrer une famille à la rue ; l'amour qu'ils se portent les uns pour les autres, éclaire leurs visages et leurs regards, alors qu'il devraient être ternis par cette errance. Je passe sous silence les émotions vécues par cette situation, elles relèvent pourtant de la même interrogation sur notre humanité et les docteurs Mabuse qui actionnent les ficelles de la finance, comme celle de la science.

Allez !! au plaisir du prochain film.

Alain 
Je me pose la question en deux termes  :
Ces analyses et constats ne seraient-ils pas commandés du plus profond par une culture catholique tenace (les premiers seront les derniers, heureux ceux qui sont pauvre en esprit etc..). Le "sans visage" de Christiane c'est le vide d'où émerge les êtres et les formes. De même son amour pour les êtres autour d'elle, lui vient de son manque de visage. Elle n'exprime pas cet amour avant la perte de son visage. Elle découvre son innocence. C'est ce retour à sa réalité, celle de son innocence qui me semble correspondre à ce que Franju appelle la vraie réalité, et son intérêt pour l'insolite.
La perte de visage déplace Christiane, pour la recentrer à une place qui est la sienne et qu'elle ne s'autorisait pas à prendre (le récit du film est celui de son émancipation). Cette position rapproche Franju des mystiques. Une conception qui a l'avantage de remettre dans l'immanence notre rapport à la vie : ne rien attendre, et peut-être être en position de tout espérer. Au sens d'être tendu vers ce qui vient, à son écoute. On voit souvent que Christiane entend. Un peu comme les bêtes – par exemple les chiens du film - sont aux aguets.

Ou alors il y aurait une matrice commune entre la vision somme toute anarchiste de Franju et celle de la culture chrétienne dans ses pans les plus radicaux. Les deux se défient de l'ordre, des hiérarchies et reconnaissant au fond que l'autorité, le sacré, le dieu, ou bien la manifestation de notre liberté, proviennent des profondeurs de ce que nous sommes - et non pas d'une autorité extérieure. Ce que nous sommes, notre nature, se prolonge dans une nature plus vaste et mystèrieuse.
Les vrais mystiques rendent justice à la matière, redécouvrant le réel au delà d'une réalité de convention. (Dans le film le professeur Généssier (Pierre Brasseur) est le tenant de cette convention et construction de la réalité sociale au moment de sa conférence. On voit aussi que les policiers en sont un rouage dérisoire de cette réalité sociale qui masque le réel. En fin de compte longtemps ils n'y comprennent rien : moquerie de Franju envers les instituions - police, médecine, et leur représentants ; le médecin légiste est berné sur place par Généssier avec une facilité déconcertante. Mais aussi moquerie ou marteau piqueur du point du vue critique, dans la façon de filmer les bâtiments de ces institutions, leur solidité factice (le travelling impressionnant dans le couloirs vide de la morgue où résonnent les pas, les prises de vue des façades des bâtiments quasi officiels, style 3ième république).
Les vrais matérialistes quant à eux sont ceux qui essaient de ne pas s'en tenir aux conventions, mais de voir les choses en elles-mêmes et pour eux-mêmes - ils redécouvrent une spiritualité qui met en communication toute forme de vie Ce que nous sommes, notre nature, se prolonge dans une nature plus vaste et mystérieuse (les caresses de Christiane et son rapprochement tendre, physique vers les chiens, ou bien son regard sur les prochaines victimes). Ce qu'on appelle l'esprit serait dans tous les aspects de la nature sans exception.  "Dieu donc la nature dit Spinoza". Matérialistes et mystiques, doivent pour parfaire leur quête, s'affranchir de leurs masques respectifs devenant sans visage comme Christiane. Les mystiques renonçant aux conventions spirituelles,  les matérialistes renonçant aux conventions pour creuser la réalité, la voir en tant que telle - renonçant à toute imposition sociale pour une expérience directe des choses. Cela me rappelle la racine du marronnier éprouvé par Roquentin dans La nausée de Sartre. Eprouvé, éprouvant, poétique.
Est-ce bien placer les choses que de le dire ainsi ? Ne doit-on pas, contre l'épreuve, dire que la blessure, la perte, l'absence ouvre l'être, sans effort ni dégoût. Christiane est étonnamment placide de par son masque, et pourtant ouverte. Son masque apparaît comme la blessure non pas cicatrisée mais cristallisée, qui la rend à la fois ultrasensible mais comme paisible en dehors de ses moments d'agitation. Son masque semble organiser ses mouvements de « glissés » dans l'espace, ou se trouve pour le moins associé à eux.
Le "sans visage", est-il le défaut à partir duquel un vrai regard est possible ? Ou bien est-il le moyen de reprendre vie autour du défaut, en dépit de lui ? C’est peut-être ce qui différencierait l’approche de la culture chrétienne, d’une approche libertaire.


Michèle:
En référence au (« sans ») visage de Christiane – je pense au  masque des latins qu’il nomment « persona » qui veut dire pour faire sonner - per sona (origine du mot personne).  Pour faire sonner ce qu'on ne connaît pas. 
Les danseurs des Orientales cet été à Saint Florent le Vieil avec leurs masques, nous plongeaient dans l'illusion ?... pas tant que ça ! Nous n'étions pas dupes mais plus attentifs à leur gestuelle et leur message - car ils mettaient hors de notre vue leur apparence réelle ; nous étions complices de leur stratagème, une fois la surprise passée. 
Avancer masqué n'est pas obligatoirement une supercherie mais bien une façon de se dévoiler en offrant ; à ceux qui acceptent et perçoivent cette offrande muette et protéiforme, les nombreuses facettes de notre être. Se pourvoir de masques, c'est se faire sonner soi-même et si cela résonne pour les autres, insidieusement ou pas..on s'en fout ; du moment que ça résonne.  Tiens ça me fait penser à Bergman, fastoche.

La sagesse de l'image :
Yvon a parfaitement énoncé le projet de Georges Franju : ne pas macher la curiosité , l'imagination du spectateur.
Le mot de la fin pour Franju : "J'aime les films qui me font rêver mais je n'aime pas qu'on rêve à ma place"

PS : voir aussi nos commentaires sur le masque ICI dans le film Holy motors. Léos Carax a refait jouer Edith Scob dans un hommage clair aux yeux sans visage, notamment au final de son film.

Voir aussi ici nos nouveaux commentaires lié à la nouvelle projection du vendredi 29 mars 2013

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