Commentaire sur le film HER de Spike Jonze


Je suis frappé de voir que les minuscules du titre sonnent de façon allemande et comme si elles étaient des majuscules. Tandis que sur la photo on voit quoi ? un hétéro à moustaches misérable et contrit. Non pas le surmâle mais le dernier mâle. Le dernier versant de l'oedipianisation masculine du rapport à la femme - d'un homme désespéré qui ne peut l'avoir toute  à la vouloir permanente. Ce qui en dit long de nos rapports aux écrans numériques comme le montre Spike Jonze. Un film dont la mise en scène serait peut-être contestable mais pas les questions qu'il pose.


Si c'était la question de la manipulation le film n'innoverait pas. C'est une thématique qui date de l'essor de la machine. Dont on a des exemples multiples en littérature (Hoffman) à l'opéra (Coppelia) ou au cinéma  (Blade runner par exemple mais ne serait-ce que Métropolis de Fritz Lang); Ou encore à la télévision (avec la série Real humans qui introduit la parité en face du déséquilibre et de l'inégalité). Liée à l'autonomisation de la créature femme vis à vis de l'homme et à travers celle de la machine. L'homme étant le maître et possesseur de la nature il aurait aimer l'être (forcément féminine of course :!  ) mais la chienne ne se laisse pas faire ! Révolte en trois temps : de la machine, de la nature et de la femme.
En revanche là où ca devient intéressant c'est que l'autonomie crée les conditions ou l'exigence d'une parité et non plus d'une simple révolte. Sur la question de la parité masculin/féminin le film pose des questions aussi intéressantes que "Pas son genre", quoique de façon un peu différente.

De façon globale ce que le film démonte c'est notre tristesse à voir s'en aller les derniers "mâles". Suffit de voir l'affiche. La moustache de ce point de vue est éloquente. "On les aimait bien les machos mais quand ils étaient vrais, ceux-là ils vont nous manquer...mais bon enfin maintenant nous avons mieux à faire pour nous occuper, la vie et l'univers sont immenses, avec pleins de possibilités de plaisir et surtout de créations collectives" nous dit en substance Samantha.

Une des spécificités du film c'est que pour une fois on n’étale pas les charmes visuels du féminin qui font l'objet d'un totalitarisme par l'image dans notre culture. Non on les déplace sur nos objet de substituion. Preuve s'il en est du pouvoir phallique de nos outils numériques. Et que donc ceux-ci contrairement à ce qu'en affirme l'idéologie transhumaniste de la toute puissance de la technologie  garde un pourvoir symbolique fort. Humain forcément humain à l'image de ce pauvre gars, le dernier des hommes.

Le film c'est son mérite, pose des questions philosophiques. De meilleure façon je trouve que "Matrix", ce film d'adolescent boutonneux. (Je me demande d'ailleurs ce que les femmes pensent  de Matrix"). Mais je ne suis pas certain que dans Her, on soit sorti du "boutonneux" sauf qu'il est élevé à la puissance 10, comme pour d'autres films de  Spike Jonze,  genre dans Dans la peau de John Malkovitch.

La non présence physique du charme, on la trouve aussi au cinéma, dans notre acte de regarder un film. Autant que le film j'étais captivé hier soir par les réactions de copines qui échangeaient derrière nous, qui le suivaient de très près, comme si elles le vivaient, comme si elles étaient finalement en lien rapproché avec lui, en lien physique. Un amour à plusieurs comme on le voit à un moment dans Her, partagé entre présences physiques et images.

La non présence physique, on l'a aussi bien dans la conversation téléphonique, quelque fois dans une sensualité étonnante. Ou bien comme chacun sait ici dans les conversations par sms ou commentaires par emails interposés. Lacan a dressé du psychisme du sujet humain un schéma imaginaire/Symbolique/réel où aucun des 3 éléments n'est séparables. Néanmoins pour ce qui me concerne le physique est au plus près du réel. Cela ne parle pas que de l'image du corps. Le physique du réel s'en est je trouve la vérification. L'autre disait que l'anatomie était le destin, assertion que de multiples réalisateurs par les vertus magiques du cinéma ont obligés à mentir, de Cronenberg à Almodovar. On pourrait dire que l’expérience de Jean-Dominique Bauby dans Le scaphandre et le papillon en est aussi une preuve sur la limite. Effectivement j'avais dû revoir ma copie de la non séparation de l'âme et du corps que ce film semblait remettre en question. Par moment le film Her pourrait renvoyer aussi bien projet idéologique "transhumaniste" ; celui où on pourrait s'affranchir du corps, ou bien l'insérer dans une machinerie plus vaste où il ne deviendrait que l'opérateur d’une puissance illimité et immortelle. Her d'ailleurs n'évite pas la question de la mortalité, ni celle plus pertinente de la suppression du symbole, car là est, me semble-t-il, la pierre de touche.

Le symbole c'est quoi, c'est ce qui est mis à la place du disparu. Ce qui vient en combler la perte. Au fond ce que je crois c'est que l'illusion ou le désir de suppression de la perte est la porte ouverte à l'inhumain. Deux dimensions pour nous signent l’éternité : la biologie et la culture. La multiplication cellulaire en est l'exemple par une transformation incessante qui se rapproche d'Elle, Samantha qui se démultiplie à l'infini pour finir de s'affranchir de l'ancrage de ses amours.
L'autre dimension de l'infini, c'est la culture jusque-là garantie par la culture orale puis écrite surtout depuis Gutenberg mais bien avant par la prolifération des énoncés. Mais un troisième terme nous advient : Le réseau et l'écran qui étendent leur toile, ne cessant de se ramifier. C'est ce à quoi veut répondre le film.

Par la suite, de quelle façon le Réseau produit-il du symbole ? Sachant que le symbole est par essence ce qui doit être repris à la place du disparu et de la perte. Au début du film Her Samantha, n'est que là-dedans, dans la reprise de la place ; D’une part elle vient à la place de la femme, de l'ex dont Theodore Twombly ne peut faire le deuil ; d’autre part son être réside dans le mimétisme, elle reprend tout jusqu'au moindre des mouvements de l'âme de son partenaire au plus près de lui, comme la parole dit "plus près de moi seigneur" - jusqu'à s'affranchir en allant dans un ailleurs de cet homme et de ce monde qu'elle reprend, un ailleurs que l'on ignore ou l'autre est un autre ordinateur, et le monde un autre monde radicalement - et où elle dit à l'humain qui lui sert de plateforme de décollage : "ciao pauvre neuneu!". Si e n'est pas l'expression d'un angoisse de castration je ne sais pas comment je m'appelle. En conclusion une fois de plus on n'a pu limiter ni le "ciao", ni le "pauvre tarte", l’humiliation ! Il y a donc encore de l'avenir pour la pulsion de mort. Ouf ! Jamais l'expression de la pulsion de mort n'est plus puissante qu'à vouloir supprimer la mort - et donc les limites. Il ne faut pas confondre le dépassement de l'humain par sa suppression. Les 3 penseurs du soupçon l'ont compris : Marx Freud et Nietzche et tous ceux qui les ont suivis jusqu'à notre 21ème siècle. Et j'oserai dire qu'avec la notion de communisme, la notion d'inconscient et la notion de surhumain, les trois ont prouvé que l'individu était une illusion.S'ouvre l'ère du réseau qui en est le dépassement.
Je veux dire que ce 21ème siècle est le berceau d'un nouvelle solidarité, d'un mouvement où le collectif et le lien de chacun à ce collectif cherche ses marques, se repense. C'est ça Le réseau, pas la matrice, il est en germe dans Her, dans son positif et son négatif, sur les deux versants. Un peu comme si plus la liberté devenait grande plus le totalitarisme devenant menaçant. D'un côté un enthousiasme et une lucidité, de l'autre ça fout les chocottes. Her revêt les deux aspects : celui du mélodrame masculin à la suite du film noir des années cinquante où le héros racontait sa rencontre avec la femme fatale, une véritable harpie, la racontait en voix off, solitaire et tragique.  On a ça dans Détour aussi bien que dans l'homme qui rétrécit. Et ici aussi c'est l'histoire d'un rétrécissement mais qui ne va pas à son terme, reste dans la stupeur alors que dans le film de Jack Arnold, l'être disparaissant à l'infini finit à la fin du film par se confondre avec la toile en réseau illuminée de l'univers. Par confondre la seule voix restante avec la musique mystique et donc dieu. Et l'on aurait pu ajouter le réseau à la phrase de Spinoza Deus sive natura (la nature donc Dieu). La nature est un réseau, la nature naturante, comme se sont efforcés de la penser aussi bien Francisco Varela, un des pères de l'intelligence artificielle, qu’Edgard Morin.

Je trouve ceci dans Nietzsche qui peut illustrer sur le versant sombre de Her  :
" Dans la mesure où tout ce qui est grand et fort a été conçu par l'homme comme surhumain, comme étranger, l'homme s'est rapetissé — il a dissocié ces deux faces, l'une très pitoyable et faible, l'autre très forte et étonnante, en deux sphères distinctes, il a appelé la première « homme », la seconde « Dieu ». 
Et aussi ceci : « Je considère toutes les formes métaphysiques de la pensée comme la conséquence d'une insatisfaction chez l'homme d'un instinct qui l'attire vers un avenir plus haut, surhumain — avec cette particularité que les hommes voulurent fuir eux-mêmes dans l'au-delà au lieu de travailler à la construction de cet avenir. Un contresens des natures supérieures qui souffrent de la laideur de l'homme. »

 Samantha est l'expression de la "Femme idéale", de la femme élevée à l'état de déesse de la part d'un homme qui se diminue devant son idole, voire érige en accomplissement de son impuissance (ce en quoi consiste l'humain: dans l'impuissance et dans son dépassement). Le dépassement de cette impuissance est possible par sa prise en charge et non dans le fait d'élever à l’extérieur de soi un idéal, le mythe d'une surhumanité, que ce soit pour la femme ou l'ordinateur. A propos d’information et de numérisation, je crois que l'on confond signe et signal. Dans le Réseau ce qui s'agite c'est du signe. Le signe est lié à la perte et à l'interprétation que l'on en fait : quelquefois une humiliation.

Toutefois, Samantha devient humaine, par son absence. Quand elle dit à un moment : "là je ne m'aime plus". Ce qui veut dire qu'elle est dans un mouvement de dépassement d'elle prenant en compte ce qu'elle est et non comme une simple machine à imitation. C'est là que se creuse un état de sujet et qu'elle n'est plus réduite à n'être qu'une présence pour l'autre. En s'affranchissant de cet autre elle devient autre. C'est à ce moment que le couple rentre en dispute, et qu'il devient un vrai couple au moment de la bascule qui le mène à sa perte. On a ça de façon plus magistrale je trouve dans 2001, l'odyssée de l'espace dès lors que Carl ( Hal 9000 en VO), vient s'opposer à la mission conduite par les deux astronautes. Tandis que les deux ne sont que les esclaves du système, Hal introduit les conditions de l'ordre contradictoire (du "double bind"). Les conditions d'une opposition.
Dans le fond, dans l'inégalité d’un rapport masculin féminin on pourrait comparer le film HER et le film Pas son genre. On pourrait trouver Pas son genre plus radical dans le traitement qu'il en fait dès lors que la jeune coiffeuse quitte le prof de philo et sa position qu'elle juge paternaliste (à juste et à mauvais titre le film ne tranche pas justement) ; son exigence de parité la conduit à la séparation, sachant que cette exigence de parité est peut-être une illusion. Dans HER la parité est une illusion d’emblée. La femme-machine-poupée devient une femme partenaire puis une femme sociale, enfin presque une vraie femme dans l’acte d’amour. Le titre Her, indique bien l’intention du réalisateur de la situer sur deux versants : à la fois comme un semblable, à la fois comme un grand Autre, et au final à la suite de nombreux film comme un Alien aussi bien comme un autre non semblable sans identité, une énigme, un insolite. Dans tous les cas la parité ne semble pas être un travail, mais une donnée qui devrait être naturelle. Quand on dit la femme est l’avenir de l’homme, on peut l’interpréter dans de multiple sens. Le sens que je lui donne c’est la parité est le devenir de l’homme.  (Et de la femme donc). C’est là toute l’importance des luttes féministes quand elles y tendent. Tandis que la seule forme de parité s'établit entre Theodore Twombly et Amy, sa copine d'études avec qui il n'a eu jadis qu'un bref baiser d'ado. Mais en ce qui concerne Samantha, la nouvelle Eve on trouve ceci dans Faust de Goethe :

    « Tu aspirais si fortement vers moi !
    Tu voulais me voir et m'entendre.
    Je cède au désir de ton cœur.
    — Me voici ! Quel misérable effroi
    Saisit ta nature surhumaine ! »

La photo montre à l'évidence un clivage du masculin et du féminin sous les auspices d'un misérable effroi. Her est l'éloge de la mimesis de la duplication et de la séparation des deux principes. Comme si l'autonomie de l'un partant de l'autre aboutissait à la négation de cet autre. Il reste encore du chemin pour que l'homme intègre sa part d'ombre comme sa part de féminin. Pour qu'il puisse s'aimer jusque là. De telle sorte qu'Elle ne soit plus un envol par le haut, une "sur-femme", mais une aventure depuis le tréfonds. Un autre film vu le même jour La piel que habito aurait pu m'en indiquer le chemin, à la suite Des yeux sans visage de Georges Franju. Mais c'est un nouvel écueil où le masculin devient étrange en s’échangent en féminin par l'effet des circonstances où l'on confond le destin avec ce qui arrive à la créature de l'extérieur. Autrement dit où l'homme se transforme en poupée du hasard.

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Alain Arnaud "La Sagesse de l'Image". 


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