Mercredi 15 mai à 19h30 le bayou s'invite à la maison de quartier Bottière



"Louisiana Story"
Réalisation : Robert J. Flaherty 1948
Durée : 78 minutes

La projection est suivie d'une présentation de Robert Flaherty

La fin d'un monde dans "Mud sur les rives du Mississippi" renvoie à cet autre film de Flaherty. Il tend lui aussi les conditions d'une harmonie troublée entre les hommes la nature et les intérêts. Une harmonie ou un cosmos que l'on retrouve dans tous les films de Flaherty depuis "Nanouk l'eskimo".


Résumé :
Uri jeune garçon acadien circule en pirogue dans un bayou de Louisiane, occasion de découvrir la flore et la faune grandioses de ce coin sauvage de la Nouvelle-Orléans.
Des explosions retentissent, un puissant tracteur aquatique se fraie un chemin à travers les hautes herbes : ce sont des prospecteurs venus installer un puits de pétrole.


Une séance en lien avec la projection au "Cinématographe" de "L'homme d'Aran le 17 mai à 20h30 et le 21 mai à 18h30


COMMENTAIRES APRES LE FILM 

Romain 
Plusieurs chapitres ce soir avec la projection de " Louisiania story " film en noir et blanc plutôt somptueux avec une thématique ( exploitation de la terre et respect d'une certaine tradition ) finalement très moderne...
Et puis ensuite courte interview de la femme de Flaherty, (elle fut sa collaboratrice dans son travail de cinéaste ) visiblement comblée par la vie qu'elle a vécu avec lui...En somme, une soirée pleine de découvertes, portée de plus sur l'humain...ce qui n'est pas rien...

Alain
J'ai beaucoup appris sur Robert Flaherty en préparant cette séance. Revu mon jugement concernant ses manipulations du réel repérées avec son premier long métrage "Nanouk l'eskimau". Mieux compris son oeuvre humaniste. La mise en scène de Frances Flaherty valait aussi le détour. Le débat était chaleureux.

Michèle
J'ai été amusée par le sens de la mise en scène de Frances Flaherty qui regarde la caméra droit dans les yeux afin de mieux nous passer son message; douceur et fermeté mêlées. Sacrée bonne femme et quel couple !
J'ai une grande curiosité maintenant pour " the land" dont Alain a passé des extraits. A ce sujet, le photographe dont nous ne trouvions pas le nom est une femme : Dorothea Lange.
J'ai ensuite laissé divaguer mon esprit et me suis souvenue de lectures anciennes de la collection " terre humaine" de Malaurie. Notamment le livre relatant le périple d'un groupe d'esquimaux du Groënland  qui ont été transportés aux US, une épreuve douloureuse pour eux. Frances Flaherty dit bien que les gens avaient de la fierté d'être ce qu'ils sont, elle parle d'âme.. Pas d'exhibition, de curiosité malsaine mais une forme de partage.
Pour en revenir à l'âme, je ne peux m'empêcher de me demander où est la mienne, la nôtre aujourd'hui. Je n'ai pas la réponse mais je vais chercher, est-ce bien raisonnable ???? !!!!     

Ce que je constate, c'est que dans la représentation du collectif, que ce soit au cinéma ou ailleurs ; mais plus particulièrement dans le cinéma pour ce qui me concerne ; je perçois cette âme ; ce qui nous transcende (dans le sens de ce qui nous élève, nous sublime, nous relie) ; contrairement à ce que j'ai vu récemment dans une narration qui amalgamait toute une population en se fondant sur une histoire et des expériences vécues de manière individuelle. Là, j'ai vu rouge car c'était noir, dangereux, sans âme. C'était du domaine de la confrontation. La confrontation n'a jamais rien fait évoluer, au contraire.
Flaherty, et d'autres, donnent à voir de l'ouverture, de la solidarité, du respect ; bref ce qui fait de nous des êtres véritablement humains, avec cette forme d'humilité qui rend grand.

Elise
Un film que j'ai beaucoup apprécié, malgré ma petite forme, et plus particulièrement les séquences en harmonie avec la nature : les oiseaux, le raton laveur, la grenouille aussi, et sans oublier le (enfin les) crocodiles. D'ailleurs, à propos des crocos, ils m'ont fait penser à celui de "Tabou" : ils n'avaient pas grand chose à voir pourtant : ceux-ci sont adultes et en liberté, alors que dans "Tabou" c'est un bébé croco en captivité...Mais bon... J'ai bien aimé le rapport que l'enfant a avec ce monstre et cette détermination qu'il a eu à le maitriser.
C'est une séquence qui m'a fait peur : ce danger qui vient de la nature... Mais la séquence du forage qui s'apprête à exploser est très angoissante aussi... Et là, le danger, il vient de l'homme...Je trouve que ça change tout... Et merci à tous pour ces échanges chaleureux et conviviaux.
A très bientôt. PS : "The land" : des extraits qui donnent envie de le voir...

Alain 
Dans la lutte avec le crocodile, j'ai beaucoup aimé le montage émouvant en alternance avec le père fouetté ou caressés par les hautes herbes qui se balançaient avec le vent et qu'il écarte dans sa progression ; une sensualité toute en zébrure de l'élan de rescousse alors que son fils était tout en virilité dans sa lutte épique avec le monstre des eaux. Une séquence de merveille pure, un conte.

C'est dans ce montage en alternance que j'ai le plus senti le triangle des rapports entre le fils, son père et la nature - celle-ci a besoin de paraître simultanément harmonieuse et terrible, douce et puissante, enveloppante et menaçante. L'âme émerge pour une part de ce rapport ambivalent et dramatique. L'âme est le mouvement que le drame met en action.

L'autre part de l'émergence de l'âme est dans le contact - en étonnement et conscience - avec la production du pétrole - tout aussi ambivalent entre le savoir des machines et le savoir chamanique.. C'est là que la conscience du gamin émerge, dans la différence de son intelligence naturelle avec celle des hommes qui s'en moquent. Je crois que la conscience d'une âme passe par l'autre. L'âme est la jointure entre la puissance et la condition d'être démuni. Cela vaut aussi bien pour l'enfant que les chercheurs de pétrole. Il y a une stricte solidarité de ce point de vue entre les deux versants du récit.

Mais la solidarité dans le film est aussi ce maigre filin, qui retient aussi bien qu'il se casse, dont l'enfant caresse longtemps les bouts arrachés. A un bout le raton laveur enfui à l'autre bout le crocodile que l'on finit par attraper - mais en hors champ (respect de la bête, magnifique ellipse de Flaherty).

Tandis que des chaînes, autres filins, peinent à s'enrouler autour de tubes que l'on enfonce dans le sol, impuissantes à retenir la colère formidable de la nature. De cette colère, les bulles aperçues sur la surface de l'eau sont les signes avertisseurs que seul l'enfant sait décrypter. Deux monstres, deux maîtrises, deux intelligences qui se font vis à vis. Mais dont on sent quand même la non symétrie, le savoir des machines n'étant pas aussi réceptif au savoir chamanique. Et le message envoyé est que le savoir de l'enfant est au moins aussi grand que celui des grands.

Ce que nous montre les films de Flaherty c'est un collectif articulé sur la nature où chacun peut exister par lui-même et s'épanouir : un ensemble où se relient les humains entre eux avec les forces naturelles. L'âme dans "Louisiana story", dans est comme un mouvement de résistance, presque une colère sous-jacente (ce qui rejoint l'intuition de Romain). Mouvement de résistance du gamin qui moqué se redresse, qui comprend que ces gens modernes qui rigolent de façon bienveillante et paternaliste manquent d'une intelligence d'ensemble. Ce qui est moqué ce n'est pas lui, en tant personne, c'est en cela qu'il s'insurge. Du non respect ou de l'incompréhension de l'agencement collectif sensible qu'il compose au travers de sa culture, avec de son milieu, les animaux, les plantes, les bulles mystérieuse qui exprimetn les mouvement des fonds secrets du fleuve, l'eau et ses courants lents, le jeu des lumières, les frémissements du vents. Ce qui est moqué c'est l'intelligence et le dialogue avec la nature par lequel il peut composer - avec sa grenouille secrète et son sac de sel , les deux totems qui appartiennent au récit merveilleux. Que Flaherty ait pu atteindre lui-même le niveau de cette fable par son film où se noue un destin collectif est extraordinaire. Mais quel collectif dans "Louisiana story", celui des cajuns ou celui de notre monde qui continue son destin ? Justement Flaherty ne tranche ni pour les uns ni contre les autres.

Je vois le film comme une allégorie de notre devenir en prise avec ce que nous ne connaissons pas des mystères de la nature, et de nos empirismes d'apprenti sorcier. Je vois l'âme comme l'aboutissement et au terme d'une mise à distance. En tout cas non dissociée de la conscience que le gamin stupéfait acquiert en un instant de la logique industrielle. C'est à ce moment qu'il obtient une âme, dans cet écart et dans la conscience qu'il en a.

Quelque part Flaherty nous donne la recette : Que les uns puissent s'étonner des merveilles de la sciences, de la technologie, et du processus de l'exploitation des biens, de la sophistications qu'ils requièrent. Tandis que les autres - industriels, productifs, scientistes, techniciens ou ouvriers aux manches aux retroussées devraient eux se pencher sur les opérations chamaniques nécessaires pour que le dialogue naturel puisse continuer, s'enrichir s'étoffer. Il y a là une réservoir immense, une matière brute aussi précieuse que l'or noir. Que Flaherty ait mis en connexion ces deux aspects de la richesse, leur caractère précieux, fait de "Louisiana Story" une allégorie de notre destin. En même temps que la photographie de cultures communautaires édéniques en voie de disparition, Flaherty ouvre la promesse d'une nouvelle harmonie. Cela va de pair. Et j'aime qu'une fois disparue sa femme continue a faire luire la flamme en déclarant que passé et présent sont indissociables. la solidarité c'est aussi de mettre en lien la tradition la vie quotidienne, ce qui a eu lieu et qui n'a pas disparu et ce qui est en train d'advenir et dont on entend le bruit comme le tremblement de la pression dans les tuyaux.

Elise
Dans cette nature, il y avait aussi un lien, je trouve, entre les herbes, dont tu parles Alain, qui montent vers le ciel, et inversement les feuillages des arbres et les lianes qui tombaient vers la terre : cela créait une nature en vase clos, protectrice, enveloppante oui, malgré les dangers.




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