----L'-institutrice-----



Elise :

Un film fort, très bien interprété... Elle est touchante cette institutrice, très louche mais touchante... Finalement, au début, je me suis dis que son comportement était avant tout égoïste : elle manipule le gamin, utilise son pouvoir d'adulte, juste au nom de son bien-être... Mais à la dernière scène, elle l'aide à appeler la police, lui dit quoi faire... Là, elle m'a scotchée...
Un grand merci à tous pour les échanges qui ont suivis et à très bientôt,


Alain :
 Une belle découverte. Métaphores allégories sont au rendez-vous. En voici ma lecture.

Pour Nira l'institutrice,Yoav Polak, l'enfant de cinq ans, est le messie, ce qui peut sauver face au Léviathan israelien (Tsahal, l'Etat, la jouissance du pays à laquelle tous participent même les enfants dés leur plus jeune âge - l'une des toutes premières séquences- dans des rituels de danse qui sont autant de marques d'un nationalisme exacerbé. Forcément cette jouissance est contre un autre qui n'est jamais désigné, c'est la force du film. Ce paysage peut évoquer la situation récente de notre pays en quoi l'allégorie est puissante au-delà du simple cas particulier. Dans cette jouissance il y a l'extérieur dont on se protège et "nous". Yoav, l'enfant, le poète, c'est de façon métonymique Israel, son avenir, sa virtualité, la puissance de création de la langue, la parole inspirée d'un nouveau Dieu qui parle à travers sa bouche. Dans le retournement final on assiste en pied de nez à la révolte simple de l'enfant contre la projection messianique étouffante. Les vrais souverains sont les simples, c'est écrit dans nos écritures.

La révolte finale de l'enfant qui n'a besoin de personne souverain comme ils le sont forcément les enfants et pourtant à la merci, demandant qu'on les protège et repoussant le soin; Yoav ne sachant dire où il est aux policiers par téléphone et seulement décrire l'arbre qu'il voit pour le dire. Et elle, Nira à son chevet, comme nous croyons l'être à celui de notre pays, essayant d'en influencer le cours, en d'en faire advenir un nouveau sans y arriver, manipulatrice comme nous pouvons l'être pour la bonne et/ou la mauvaise cause, même avec les mêmes bonnes intentions. C'est sans compter les multiples figures dans le film du "Léviathan" israélien, celle de la protection pharmacologique remède et poison, que prolonge Nira en voulant s'en dégager (la peinture sans morale de l’ambiguïté est magistrale dans le film), celle de l'armée (son fils), celle des policiers... Et l'expression libidinale de ce Léviathan à travers les rituels, la collusion de la fierté de l'amour propre de la jouissance de l’érection affreuse dans la danse que pourtant nous trouvons réjouissante. Le rituel masculin féminin extrait de cette danse est l'un des moments forts du film. La jouissance face à laquelle il y a les mots, le souffle de l'inspiration qui manque à Nira qui le sollicite et imagine sous l'aspect d'un Dieu inconnu qui adviendrait pour parfaire l'ancien comme le nouveau prophète de sa culture. Alors que les choses sont si simples quand elles sont partagées en différence, comme la silhouettes des mains de Yoav derrière la vitre de la salle de bain.

 La dérision ou l'autodérision, l'ironie la satire sont incroyables dans le film, la déconstruction du décors idéologique israelien. La séquence du show raté de l'enfant jeté en pâture dans les arènes du spectacle, rappelle l'ironie de "Inside Lewis Davis" des frères Coen ; comme quoi il y aurait quand même un lien dans l'humour entre ceux de l’intérieur et de la diaspora. Ici aussi dans ce film L'institutrice nous sommes plus qu'à l'intérieur, nous sommes "entre" avec un point de vue entre les choses les personnages les événements et ce qui est provoqué. la scène où nous épousons le point de vue du chat est une marque d'énonciation de la mise en scène, nous l'avons dit dans notre débat. Nous sommes "entre", comme il est dit dans Matthieu tout à la fois que le mal ne sort que de nous, et ailleurs dans les mêmes écritures que le paradis est parmi nous. Bref qu'il serait absurde de faire la différence entre soi et l'autre même quand on s'y oppose, ou bien même quand on tente d'en effacer la différence simple. Que l'autre est autre, qu'il n'y a lieu que de l’accueillir en tant que tel comme nous accueillons nous-mêmes.

Puis il y a cette fuite en avant dans le désert, tentative désuète de refaire Moise. Et surtout au final cette ouverture de la fenêtre de la chambre d'hôtel par laquelle personne ne saute, permet aux personnages de se reconnaître malgré la discorde de fond : ne pas être celui que l'autre voudrait que l'on soit, l'affirmer cet autre en tant que lui ou elle, c'est reconnaître qu'on l'aime.

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